Le modèle financier islamique semble se présenter comme un système concurrent du système financier « conventionnel ». Le développement de ce modèle a d’abord correspondu à l’éveil de l’islam politique, mais il a connu son véritable décollage avec la mondialisation financière. Cependant cette finance de participation de révèle difficile à mettre en œuvre, car ni les infrastructures financières, ni les structures sociales ne s’y prêtent aisément. Son orientation en faveur des « biens réels » (immobilier, marché des matières premières, etc.) l’expose à de nombreux risques et pertes. Certaines idées ont jugé alors que la Finance Islamique (FI) n’était, en réalité, qu’un épisode éphémère associé au boom pétrolier.
Paradoxalement, elle demeure toujours et ne cesse de grandir vu son
portefeuille qui s’établit autour de 3700 milliards[1]
aujourd’hui contre 2000 milliards[2]
de dollars en 2014. On note également qu’en 2008 il valait environ 840
milliards de dollars après un taux de croissance des actifs islamiques de 30 %
sur la période 2002-2007 (Fall, 2010). En se situant un peu plus en arrière, on
remarque qu’en 1985 la valeur des actifs des Institutions de Financement
Islamique (IFI) tablait autour de cinq milliards de dollars (Martens, 2001). Les
statistiques montrent aujourd’hui qu’il y a plus de 600 IFI en activité dans
près de 80 pays.
L’industrie financière islamique devrait croître d’environ 10 % entre 2024
et 2029 selon les dernières prévisions. L’idée de sa différence avec le système
conventionnel, incite à la recherche du socle de ce système financier. En
d’autres termes, quels sont les fondements de cette finance ?
La Finance Islamique est fondée sur l’interdiction par l’Islam de
l’usure, appelée en arabe ribâ (de rabâ, augmenter). Il ne s’agit
pas seulement de l’usure au sens usuel du terme que nous lui connaissons, mais
de l’application à toute forme de financement d’un taux d’intérêt prédéterminé
et fixe, quel qu’il soit. Ainsi, dans la religion musulmane, ribâ signifie
indifféremment usure et intérêt. Selon Martens (2001), la prohibition du ribâ,
plus particulièrement dans sa dimension d’usure, est inscrite dans le Coran,
le livre sacré des musulmans. On remarque donc que le ribâ est
explicitement condamné aux chapitres 2 (sourate de la génisse, aussi dite de la
vache), 3 (sourate de la gent ou famille d’Imran) et 30 (sourate des
Romains). La dimension d’intérêt du ribâ est plus évoqué pour certains
dans les hadiths ou « dires et actes attribués au Prophète ».
Aussi, est renforcée, cette idée, par la condamnation de l’usure et, dans la
foulée, le prêt à intérêt, dans le christianisme, en se basant sur la tradition
aristotélicienne et le Nouveau Testament, dont l’Évangile selon Luc (chapitre
6, versets 34 et 35).
L’un des principes fondamentaux de l’économie islamique qui est
l’interdiction du ribâ, tirerait sa source dans des dogmes et pratiques
plus anciennes. En effet, dans le Pentateuque de l’Ancien Testament, qui est la
Torah des Juifs, plus particulièrement dans l’Exode (chapitre 22, verset 25) et
le Lévitique (chapitre 25, versets 34 à 46), la pratique de l’usure est
condamnée, amenant l’interdiction du tarbit, mot hébreux qui signifie à
la fois usure et intérêt comme ribâ en langue arabe. Dans la pratique
juive, on note cependant une sélection dans le mode d’application de cet
interdit. Le tarbit était interdit entre Juifs, mais permis entre Juifs
et non Juifs. On attribue à cette distinction la paternité de la banque juive
dans les pays chrétiens et musulmans du Moyen Age.
De plus, Pajolec (2009) affirme que l’adjectif « islamique » définit simplement le fait que cette nouvelle finance puise « ses valeurs dans la mouvance de la religion islamique, respecte les principes et les interdits édictés par la loi religieuse, la Charia ». Selon (Smith, 2009), la Charia comprend à la fois les dogmes religieux, « al’Aquida » (al’Aquida, en arabe, science des fondamentaux, des dogmes de la foi), et tout ce qui se rapporte à l’être et ses rapports sociaux, « al-Muamalat ». Ainsi, la finance islamique, n’envisage dans la Charia que les règles relatives aux transactions commerciales, à l’activité économique.
Figure 1 :
Schéma de la place de la finance islamique en islam
Source : Lila Guermas-Sayegh[3],
p 9.
In fine, Alioui et al. (2015) soutiennent que le système financier
islamique est régi par la Charia. Il doit donc s’organiser donc autour de
mécanismes, d’institutions et de produits qui doivent respecter l’ensemble des
principes philosophiques édictés dans les sources de droits islamiques. Selon Billah
(2007), il existe deux approches juridiques différentes
parmi les juristes islamiques. Les traditionalistes (ahl alhadith) s'appuient
uniquement sur le Coran et la sunna (traditions) du Prophète comme seules
sources valables pour la jurisprudence. L'approche non traditionnelle (ah
al-ray') repose sur le libre usage du raisonnement et de l'opinion en l'absence
de hadiths fiables. Ainsi, les activités ou pratiques dans le système financier
islamique peuvent être examinées à partir de ces deux approches.
Dans la pratique, le
droit islamique fait recours à quatre sources : le Coran, la sunna ou
tradition du Prophète, les qiyas (analogies), et l'ijma (consensus). Tout au
long de l'histoire, les juristes musulmans ont déterminé la légalité d'une
question à partir de ces sources, par ordre décroissant. Si la légalité n'était
pas fondée sur un commandement explicite du Coran, les juristes se tournaient
alors vers les commandements explicites du hadith, du qiyas et de l'ijma
(consensus) (Billah, 2007 ; Alioui et al., 2015). Nous avons à juste titre les sources des règles
par ordre d’importance, comme suit :
- Le
Coran : Ce
texte « sacré » est considéré comme la première source du droit
musulman. Il rend compte du message de Dieu, tel que relevé au prophète
Muhammad. Selon Alioui et al. (2015) en citant Seddik (2004), le Coran
récapitule l’héritage biblique « du récit adamique jusqu’à l’ascension de
Jésus et la prédication de Jean Baptiste, en passant par le Déluge,
l’Exode, le règne de David et de Solomon, […]» Notons que, le Coran
comprend trois grands ensembles: des textes de pure spiritualité (louanges
de Dieu, évocation de la fin du monde); des textes narratifs souvent
d’inspiration biblique et ayant un rôle d’édification; et des textes
normatifs, qui énoncent des obligations d’ordre éthico-juridique.
- La
Sunna : elle
constitue l’ensemble de notes mettant en mémoire la vie du prophète, ses
paroles ainsi que ses accords et désaccords sur les principes de la vie
quotidienne (Hassan et Lewis, 2007). Les paroles du prophète, aussi appelé
« sunna qawliya » (La Sunna qawliya, se distingue de la sunna
fi’liya, qui se rapporte à la manière dont se comportait le prophète),
sont rapportés dans ce qu’on appelle les hadiths. La Sunna
représente la seconde source de droit musulman.
- Al-Ijma : pour les sunnites, le consensus général,
en arabe « Al-Ijma », est considéré comme la troisième
source du droit musulman. L’Ijma est une source
importante pour résoudre les problèmes contemporains et est largement
utilisé dans la finance et la banque islamiques (Habib, 2018). En effet, lorsqu’un cas juridique se présente à un moment donné, et
que tous les Moujtahid (savants ou universitaires musulmans)
s’accordent pour prononcer un même avis le concernant, leur accord est
appelé Ijma. Le jugement résultant ainsi de ce consensus fait
autorité et acquiert le statut de loi religieuse.
- Al
Qiyas : à la lecture
des spécialistes des fondements du droit musulman, « al-Qiyas », ou
le raisonnement par analogie, constitue la quatrième source du droit
musulman. Ce raisonnement est utilisé, lorsqu’il est question d’un cas
juridique non mentionné dans les textes religieux. Le cas juridique est
alors comparé à un cas semblable, pour lequel une prescription est donnée
dans les textes. L’analogie est fondée sur une commune raison d’être du
jugement. Il faut reconnaitre qu’aujourd'hui, les érudits islamiques
débattent de questions auxquelles la communauté n'était pas nécessairement
confrontée dans les premières heures de l'Islam et cherchent une solution
qui ne soit pas en contradiction avec le Coran et/ou la Sunna.
Cet article, nous a permis de mettre en relief les fondements du système
financier islamique. Ces différentes sources montrent que la finance islamique
n’est pas un fait nouveau. Toutefois, ce renouveau de la finance islamique
mériterait d’être analysé dans sa contribution sur l’économie à travers ses
diverses composantes.
Références bibliographiques :
Alioui, F. Z., Z. Guellil et S.
Badraoui (2015). « La finance islamique, des fondements au
système », Management Intercultural, Volume XVII, Nr. 1 (33).
Fall, M. O. B. (2010). « Les
réseaux de la finance islamique en Afrique », Politique étrangère
(Hiver), pp. 805-817.
Martens, A. (2001). « La finance
islamique : fondements, théories et réalité », l’actualité
économique, 774, pp 475 – 498.
Pajolec, A. (2009). « La Finance
Islamique, contribution à l’émergence d’une éthique du XXIème siècle ? », Qualitique n°205.
Smith, H. (2009). Guide de la finance
islamique, Le groupe Finance islamique, Paris, 34 pages.
Billah M. M., “islamic banking and the growth of
takaful”, in M. K. Hassan and M. K. Lewis (eds), Handbook of Islamic Banking,
Cheltenham, UK and Northampton, MA, USA Edward Elgar, pp. 401-418.
Hassan M. K. and
Lewis M. K. (2007), “Islamic banking: an introduction and overview”, in M. K.
Hassan and M. K. Lewis (eds), Handbook of Islamic Banking, Cheltenham,
UK and Northampton, MA, USA Edward Elgar, pp. 1-17
Habib, S. F. (2018), Fundamentals of Islamic finance
and banking, Wiley finance series; 315 Pages.
Analyse de la taille et de la part du marché financier
islamique – Tendances et prévisions de croissance (2024 – 2029) : https://www.mordorintelligence.com/fr/industry-reports/global-islamic-finance-market;
dernière consultation 18/04/2024 à 15 H 32
La
finance islamique pèse plus de 2000 milliards de dollars (lefigaro.fr), dernière consultation
le 18/04/2024 à 16 H 02.
La
finance islamique valorisée à 3700 milliards $ en 2024 : une opportunité pour
l’Afrique (agenceecofin.com) ; dernière consultation le 18/04/2024 à
14 H 32.
[1] La
finance islamique valorisée à 3700 milliards $ en 2024 : une opportunité pour
l’Afrique (agenceecofin.com), dernière consultation le 18/04/2024 à 14 H
32.
[2] https://www.lefigaro.fr/conjoncture/2014/11/25/20002-20141125ARTFIG00010-la-finance-islamique-pese-plus-de-2000-milliards-de-dollars.php;
dernière consultation 18/04/2024 à 14 H 40.
[3] Lila Guermas-Sayegh, la religion dans les affaires : la finance
islamique, la fondation pour l’innovation politique, www.fondapol.org, mai 2011, 30 p.
elle retrace le schéma décrivant le fondamentaux de l’islam, à travers lequel
les éléments essentiels de la finance islamique se dessinent. Cette
représentation faite par Guermas-Sayegh est elle-même inspirée de : Brian
Kettel, Islamic Banking in the Kingdom of Bahreïn (BMA 2002)

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire