La croissance économique est un objectif recherché par tous les pays et le financement des axes stratégiques à cet effet mobilise plus d’une source. le système financier classique, avec l’application de l’intérêt comme maillon de ce jeu reçoit un avertissement sur son fonctionnement à travers les différentes crises économiques. Allais (1947) estime que « le problème de l’intérêt constitue certainement le problème le plus ardu de la science économique et l’utilité de son étude est absolument fondamentale ». Nombre d'études s'y sont consacrées et s'y consacre encore.
Cependant, une forme d'alternative (correspondant à une éthique s'est invitée au jeu économique avec pour terme: la Finance Islamique (FI). Cette dernière se positionne aujourd’hui comme un autre levier de financement innovant. Elle permet ainsi, des possibilités différentes de la finance classique en vue d’influencer positivement l’évolution des économies.
La Finance Islamique appartient à un large concept : l’économie islamique ; une doctrine économique (correspondant à une éthique islamique qui s'est formalisée au cours de la seconde moitié du 20e siècle (Hassan et Lewis, 2014)). A l'image ses autres doctrines (capitalisme, communisme, socialisme), elle diffère par son propre système de valeurs (Mzid, 2013). Dans la perspective de mieux comprendre ce système, nombre de questions doivent trouver des reponses; à savoir: Comment peut-il se définir? A travers quels instruments et mécanismes, s'exprime-t-il? Quelles sont les valeurs et les opérations qu'il propose? Existe-t-il des normes qui l'accompagnent au même titre que la finance classique? Quelles sont les institutions qui le gouverne?
Il faut noter que le terme d'économie islamique a souvent été associé à la finance islamique en raison de l'importance excessive accordée aux questions du riba (usure), du gharar (incertitude) et du halal (permissible), décrites dans la jurisprudence commerciale islamique. Toutefois, l'économie islamique, en tant qu'idéologie, a une portée considérable qui va au-delà du simple respect des règles immuables définies par la charia. Dans ce article, nous nous focaliserons sur la définition de la finance islamique de manière intrinsèque.
Ainsi, la Finance Islamique, qualifiée de "laribâ" (non ribâ), peut ainsi être vue comme l’ensemble des modes de financement qui ont été adoptés pour respecter l’interdiction simultanément de l’usure proprement dite et de l’intérêt au sens conventionnel du terme (Martens, 2001). Elle offre une alternative basée sur des principes éthiques , favorisant le partage des risques et la transparence dans les transactions financières. Elle fait donc référence à l’exercice d’une activité financière qui se réalise en conformité avec les règles et principes de la loi islamique (la Charia). La finance islamique se pense donc comme un compartiment de la finance éthique, et plus précisément de l’économie islamique.
Figure 1: Positionnement de l'économie et de la finance es islam
Source: Medjaoui 2012 [tiré de Koné (2022)]
Selon Sid Ahmed (1982), il n’existe guère de différences entre les principes de l’Islam et les objectifs fondamentaux du capitalisme (profits résultant de l’activité commerciale, rendements financiers d’investissements à risque, propriété privée, etc.). L’Islam, cependant, n’accepte les pratiques capitalistes que dans la mesure où elles ne nuisent pas au bien-être social. Les préférences de l’Islam vont donc à un capitalisme relativement égalitaire. Ces principes se veulent moraux, en ce qu’ils imposent un comportement normé, par opposition à la finance classique, non pas immorale, mais amorale, c’est-à-dire délestée de toute référence à une doctrine axiologique (Guermas-Sayegh, 2011).
Elle privilégie un système de valeurs bâti sur la nécessité d’éviter ce qui est interdit, sur un équilibre entre l’intérêt personnel et l’intérêt public, mais aussi sur les valeurs de l’équité, la transparence. Ces valeurs sont d’une importance capitale et doivent se refléter obligatoirement dans les actes et les transactions. Cinq principes fondamentaux guident la finance islamique (trois principes négatifs ou interdits et deux principes positifs ou admis, constituant des obligations). Elle ne saurait donc se définir à leur détriment. Ainsi, nous avons:
⦁ L’interdiction de l’intérêt et de l’usure
L’idée du prêt à intérêt revêt un caractère de premier rang dans la pensée économique antique. Elle demeure une permanente problématique à la dimension de la société et dans la plupart des domaines d’analyse. La controverse a longtemps existé dans la prise en compte de la perception de l’intérêt. Dans un même moule, des considérations philosophiques, des principes d’éthique et de religion, des dogmes politiques, des analyses scientifiques et économiques et des observations sociales, prennent part au positionnement du sujet.
Une variation des impératifs à son sujet a été observée ; mais toutes les religions du livre l’ont au moins condamné à une certaine période. Ainsi, l’usage de l’intérêt est totalement interdit (haram) par l’islam « Dieu a permis le commerce, afin de faire du profit, et interdit le riba », (sourate Al-Baqara, verset 275). Le Coran fait alors remarquer l’interdiction du riba à plusieurs reprises. Nous retenons celle au niveau de la Sourate al-Imran (la famille de Imran) au verset 130 « ô les croyants ! Ne pratiquez pas l’usure en multipliant démesurément votre capital. Et craignez Dieu afin que vous réussissiez ! ».
La finance islamique considère, en effet, le ribâ comme une simple rémunération du temps écoulé qui ne nécessite aucune prise de risque ni effort de travail. La prohibition pure et simple de l’usage de l’intérêt répond à un souci de résorption des difficultés économiques et sociales encouru en passant par cette pratique. L’évidence de cet interdit fondamental n’admet donc pas de caractère spontané ou cultuel, ni isolé dans le temps et l’espace. Elle exprime la résultante d’une myriade de tentatives des expériences humaines. Selon Medjaoui (2012), elle s’impose comme un enseignement prouvé, en référence à l’histoire humaine, sur les risques de perdition auxquels sont soumis l’individu et le corps social relativement à la pratique du prêt à intérêt.
⦁ La censure du Gharar et du Maysir
L’attitude économique et financière de l’agent économique en finance islamique se réfère à trois éléments fondamentaux, intimement liés. Les décisions donc d’investissement, de consommation et d’épargne sont rattachées à la notion du temps, de l’incertitude et du risque. Or, aléa et incertitude, définissent littéralement le Gharar qui s’apparente à tout type de contrat dans lequel, les droits des parties prenantes dépendent d’un évènement aléatoire, non maîtrisable.
Le système économique islamique dans sa définition première rejette le « Gharar » (incertitude, hasard) et le « Maysir » (spéculation, aléa). Selon la jurisprudence islamique, ce terme démontre l’exposition à un danger et un risque excessif dans une opération à cause de l’incertitude sur le prix, l’objet, la qualité de l’objet du contrat, le délai d’exécution. La législation du système économique islamique, dans sa démarche de limitation de la spéculation excessive, préconise des clauses d’entérinement de toute transaction qui met en relation l’économie réelle et la finance islamique. Quatre conditions sont ainsi évoquées : l’existence, la légalité, la livraison et la précision dans la définition (Majidi, 2016).
⦁ L'investissement éthique ou la condamnation d’activités illicites
Le rejet du « Haram » est établi dans le système économique islamique, comme dans la vision éthique de la finance. En effet, la charia exclut, de manière directe ou indirecte, les biens impurs « interdits, prohibés ». Le terme relève de l’interdiction d’effectuer des opérations jugées illicites, telles que celles liées au commerce de : l’alcool, le tabac, la drogue, l’industrie porcine, les jeux de hasard, ou encore la pornographie. Certaines institutions financières dans leur forme classique (basée sur le riba et la Gharar) sont concernées et donc écartées : les banques conventionnelles, les sociétés des leasings et les compagnies d’assurances. Ainsi, elle éloigne, de son champ d’investissement, certaines industries, en usant de filtres éthiques, sociaux et environnementaux.
Au-delà de ces principes négatifs (ou encore les interdits de la finance islamique) qui sont la prohibition de l’intérêt, la censure du hasard et de la spéculation délétère, le financement d’activités jugées illicites, découvrons les deux principes positifs (admis), constituant des obligations, à savoir :
⦁ Le principe du Partage des Profits et des Pertes
Le principe du partage des profits et des pertes, aussi appelé règle des 3P31 et un fondement de la répartition des revenus en finance islamique. Ce rôle est, d’une manière plus large, admis dans la littérature juridique et économique de ce système. Elle tient compte des valeurs de justice, d’égalité sociétale et de fraternité. Le niveau de risque assumé par chaque acteur conditionne la répartition des dividendes, selon la charia, dans un climat où la conjoncture économique présente des incertitudes.
⦁ L’adossement à un actif tangible
La charia autorise uniquement les transactions financières adossées sur des biens tangibles et identifiables (des biens immobiliers ou des matières premières, par exemple). La finance islamique se met au service de l’économie réelle, à travers cette caractéristique fondamentale. Elle condamne de ce fait la création monétaire outrancière (source d'inflation), l’endettement excessif et la structuration d’actifs financiers eux-mêmes adossés sur du papier. la monnaie étant un intermédiaire entre les actifs, toute transaction financière islamique doit respecter le principe d’adossement à un actif tangible et identifiable ; car comme le signifie Majidi (2016), en citant Iqbal et Mirakhor (2007): « l’argent n’est qu’un capital potentiel et ne deviendra réel qu’après son association avec d’autres ressources naturelles telles que le travail créatif et l’effort ».
En somme, il faut retenir que la finance islamique est un système financier dont les principes (cinq) sont conformes à la loi coranique. Elle repose sur des valeurs telles que la justice, l’équité, et la transparence.
Références bibliographiques:
Ahmed, H. (2014), "Analytical tools of Islamic economics: choice and the equi-marginal principle", in Hassan, K. and Lewis, M. (eds), Handbook on Islam and Economic Life, Edward Elgar, UK, pp. 90-112.
Alioui, F. Z., Guellil Z., et Badraoui, S. (2015), « La finance islamique, des fondements au système », Management Intercultural, Volume XVII, Nr. 1 (33).
Guéranger, F. (2009), Finance islamique : une illustration de la finance éthique, Paris, Coll. Marchés financiers, Dunod, 262 p.
Guermas-Sayegh, L. (2011), la religion dans les affaires : la finance islamique, La Fondation pour l’innovation politique, www.fondapol.org.
Haniffa, R. and Hudaib, M. (2019), Islamic Banking and Finance: An Introduction, Cengage Learning EMEA, pp. 25
Iqbal, Z. and Mirakhor, A. (2011), An Introduction to Islamic Finance: Theory and Practice, Second Edition, John Wiley, Singapore.
Kettel B. (2010), “Islamic Finance in a Nutshell: A guide for non-specialists”, John Wiley and Sons.
Khelifa, H., Trari-Medjaoui, H. (2023), "The financial stability of Islamic banks: a comparative study with conventional banks in the Gulf region", Finance & Markets Journal, Vol. 10 , N° 2, p.143-164.
Koné, F. D. M. (2022), Finance islamique, qaulité des institutions et croissance économique en Afrique Subsaharienne, Thèse de Doctorat en sciences économiques, Université Alassane Ouattara de Bouaké.
Majidi, E. (2016), Finance islamique et croissance économique: quelles interactions dans les pays MENA, Thèse de Doctorat en sciences économiques, Université de Pau et des Pays de l’Adour.
Martens, A. (2001), « La finance islamique : fondements, théories et réalité », l’actualité économique, 774, pp 475 – 498.
Mzid, W. (2013), « La finance islamique : principes fondamentaux et apports potentiels dans le financement de la croissance et du développement », Economic Agendas of Actors, P. 51- 70.
Trari-Medjaoui, H. (2012), Des limites de la finance conventionnelle à l’émergence de la finance alternative, Thèse de Doctorat d’Etat es-sciences économiques, Université d’Oran 2, 287 p.
Visser, H. (2009), “Islamic Finance: principles and practice”, Edward Elgar Publishing Limited.

