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samedi 20 octobre 2018

La finance islamique: quels fondements?

 Le modèle financier islamique semble se présenter comme un système concurrent du système financier « conventionnel ». Le développement de ce modèle a d’abord correspondu à l’éveil de l’islam politique, mais il a connu son véritable décollage avec la mondialisation financière. Cependant cette finance de participation de révèle difficile à mettre en œuvre, car ni les infrastructures financières, ni les structures sociales ne s’y prêtent aisément. Son orientation en faveur des « biens réels » (immobilier, marché des matières premières, etc.) l’expose à de nombreux risques et pertes. Certaines idées ont jugé alors que la Finance Islamique (FI) n’était, en réalité, qu’un épisode éphémère associé au boom pétrolier.

Paradoxalement, elle demeure toujours et ne cesse de grandir vu son portefeuille qui s’établit autour de 3700 milliards[1] aujourd’hui contre 2000 milliards[2] de dollars en 2014. On note également qu’en 2008 il valait environ 840 milliards de dollars après un taux de croissance des actifs islamiques de 30 % sur la période 2002-2007 (Fall, 2010). En se situant un peu plus en arrière, on remarque qu’en 1985 la valeur des actifs des Institutions de Financement Islamique (IFI) tablait autour de cinq milliards de dollars (Martens, 2001). Les statistiques montrent aujourd’hui qu’il y a plus de 600 IFI en activité dans près de 80 pays.

L’industrie financière islamique devrait croître d’environ 10 % entre 2024 et 2029 selon les dernières prévisions. L’idée de sa différence avec le système conventionnel, incite à la recherche du socle de ce système financier. En d’autres termes, quels sont les fondements de cette finance ?

La Finance Islamique est fondée sur l’interdiction par l’Islam de l’usure, appelée en arabe ribâ (de rabâ, augmenter). Il ne s’agit pas seulement de l’usure au sens usuel du terme que nous lui connaissons, mais de l’application à toute forme de financement d’un taux d’intérêt prédéterminé et fixe, quel qu’il soit. Ainsi, dans la religion musulmane, ribâ signifie indifféremment usure et intérêt. Selon Martens (2001), la prohibition du ribâ, plus particulièrement dans sa dimension d’usure, est inscrite dans le Coran, le livre sacré des musulmans. On remarque donc que le ribâ est explicitement condamné aux chapitres 2 (sourate de la génisse, aussi dite de la vache), 3 (sourate de la gent ou famille d’Imran) et 30 (sourate des Romains). La dimension d’intérêt du ribâ est plus évoqué pour certains dans les hadiths ou « dires et actes attribués au Prophète ». Aussi, est renforcée, cette idée, par la condamnation de l’usure et, dans la foulée, le prêt à intérêt, dans le christianisme, en se basant sur la tradition aristotélicienne et le Nouveau Testament, dont l’Évangile selon Luc (chapitre 6, versets 34 et 35).

L’un des principes fondamentaux de l’économie islamique qui est l’interdiction du ribâ, tirerait sa source dans des dogmes et pratiques plus anciennes. En effet, dans le Pentateuque de l’Ancien Testament, qui est la Torah des Juifs, plus particulièrement dans l’Exode (chapitre 22, verset 25) et le Lévitique (chapitre 25, versets 34 à 46), la pratique de l’usure est condamnée, amenant l’interdiction du tarbit, mot hébreux qui signifie à la fois usure et intérêt comme ribâ en langue arabe. Dans la pratique juive, on note cependant une sélection dans le mode d’application de cet interdit. Le tarbit était interdit entre Juifs, mais permis entre Juifs et non Juifs. On attribue à cette distinction la paternité de la banque juive dans les pays chrétiens et musulmans du Moyen Age.

De plus, Pajolec (2009) affirme que l’adjectif « islamique » définit simplement le fait que cette nouvelle finance puise « ses valeurs dans la mouvance de la religion islamique, respecte les principes et les interdits édictés par la loi religieuse, la Charia ». Selon (Smith, 2009), la Charia comprend à la fois les dogmes religieux, « al’Aquida » (al’Aquida, en arabe, science des fondamentaux, des dogmes de la foi), et tout ce qui se rapporte à l’être et ses rapports sociaux, « al-Muamalat ». Ainsi, la finance islamique, n’envisage dans la Charia que les règles relatives aux transactions commerciales, à l’activité économique.

Figure 1 : Schéma de la place de la finance islamique en islam
















Source : Lila Guermas-Sayegh[3], p 9.

In fine, Alioui et al. (2015) soutiennent que le système financier islamique est régi par la Charia. Il doit donc s’organiser donc autour de mécanismes, d’institutions et de produits qui doivent respecter l’ensemble des principes philosophiques édictés dans les sources de droits islamiques. Selon Billah (2007), il existe deux approches juridiques différentes parmi les juristes islamiques. Les traditionalistes (ahl alhadith) s'appuient uniquement sur le Coran et la sunna (traditions) du Prophète comme seules sources valables pour la jurisprudence. L'approche non traditionnelle (ah al-ray') repose sur le libre usage du raisonnement et de l'opinion en l'absence de hadiths fiables. Ainsi, les activités ou pratiques dans le système financier islamique peuvent être examinées à partir de ces deux approches.

Dans la pratique, le droit islamique fait recours à quatre sources : le Coran, la sunna ou tradition du Prophète, les qiyas (analogies), et l'ijma (consensus). Tout au long de l'histoire, les juristes musulmans ont déterminé la légalité d'une question à partir de ces sources, par ordre décroissant. Si la légalité n'était pas fondée sur un commandement explicite du Coran, les juristes se tournaient alors vers les commandements explicites du hadith, du qiyas et de l'ijma (consensus) (Billah, 2007 ; Alioui et al., 2015). Nous avons à juste titre les sources des règles par ordre d’importance, comme suit :

  1. Le Coran : Ce texte « sacré » est considéré comme la première source du droit musulman. Il rend compte du message de Dieu, tel que relevé au prophète Muhammad. Selon Alioui et al. (2015) en citant Seddik (2004), le Coran récapitule l’héritage biblique « du récit adamique jusqu’à l’ascension de Jésus et la prédication de Jean Baptiste, en passant par le Déluge, l’Exode, le règne de David et de Solomon, […]» Notons que, le Coran comprend trois grands ensembles: des textes de pure spiritualité (louanges de Dieu, évocation de la fin du monde); des textes narratifs souvent d’inspiration biblique et ayant un rôle d’édification; et des textes normatifs, qui énoncent des obligations d’ordre éthico-juridique.
  2. La Sunna : elle constitue l’ensemble de notes mettant en mémoire la vie du prophète, ses paroles ainsi que ses accords et désaccords sur les principes de la vie quotidienne (Hassan et Lewis, 2007). Les paroles du prophète, aussi appelé « sunna qawliya » (La Sunna qawliya, se distingue de la sunna fi’liya, qui se rapporte à la manière dont se comportait le prophète), sont rapportés dans ce qu’on appelle les hadiths. La Sunna représente la seconde source de droit musulman.
  3. Al-Ijma : pour les sunnites, le consensus général, en arabe « Al-Ijma », est considéré comme la troisième source du droit musulman. L’Ijma est une source importante pour résoudre les problèmes contemporains et est largement utilisé dans la finance et la banque islamiques (Habib, 2018). En effet, lorsqu’un cas juridique se présente à un moment donné, et que tous les Moujtahid (savants ou universitaires musulmans) s’accordent pour prononcer un même avis le concernant, leur accord est appelé Ijma. Le jugement résultant ainsi de ce consensus fait autorité et acquiert le statut de loi religieuse.
  4. Al Qiyas : à la lecture des spécialistes des fondements du droit musulman, « al-Qiyas », ou le raisonnement par analogie, constitue la quatrième source du droit musulman. Ce raisonnement est utilisé, lorsqu’il est question d’un cas juridique non mentionné dans les textes religieux. Le cas juridique est alors comparé à un cas semblable, pour lequel une prescription est donnée dans les textes. L’analogie est fondée sur une commune raison d’être du jugement. Il faut reconnaitre qu’aujourd'hui, les érudits islamiques débattent de questions auxquelles la communauté n'était pas nécessairement confrontée dans les premières heures de l'Islam et cherchent une solution qui ne soit pas en contradiction avec le Coran et/ou la Sunna.

Cet article, nous a permis de mettre en relief les fondements du système financier islamique. Ces différentes sources montrent que la finance islamique n’est pas un fait nouveau. Toutefois, ce renouveau de la finance islamique mériterait d’être analysé dans sa contribution sur l’économie à travers ses diverses composantes.

Références bibliographiques :

Alioui, F. Z., Z. Guellil et S. Badraoui (2015). « La finance islamique, des fondements au système », Management Intercultural, Volume XVII, Nr. 1 (33).

Fall, M. O. B. (2010). « Les réseaux de la finance islamique en Afrique », Politique étrangère (Hiver), pp. 805-817.

Martens, A. (2001). « La finance islamique : fondements, théories et réalité », l’actualité économique, 774, pp 475 – 498.

Pajolec, A. (2009). « La Finance Islamique, contribution à l’émergence d’une éthique du XXIème siècle ? », Qualitique n°205.

Smith, H. (2009). Guide de la finance islamique, Le groupe Finance islamique, Paris, 34 pages.

Billah M. M., “islamic banking and the growth of takaful”, in M. K. Hassan and M. K. Lewis (eds), Handbook of Islamic Banking, Cheltenham, UK and Northampton, MA, USA Edward Elgar, pp. 401-418.

Hassan M. K. and Lewis M. K. (2007), “Islamic banking: an introduction and overview”, in M. K. Hassan and M. K. Lewis (eds), Handbook of Islamic Banking, Cheltenham, UK and Northampton, MA, USA Edward Elgar, pp. 1-17

Habib, S. F. (2018), Fundamentals of Islamic finance and banking, Wiley finance series; 315 Pages.

Analyse de la taille et de la part du marché financier islamique – Tendances et prévisions de croissance (2024 – 2029) : https://www.mordorintelligence.com/fr/industry-reports/global-islamic-finance-market; dernière consultation 18/04/2024 à 15 H 32

La finance islamique pèse plus de 2000 milliards de dollars (lefigaro.fr), dernière consultation le 18/04/2024  à 16 H 02.

La finance islamique valorisée à 3700 milliards $ en 2024 : une opportunité pour l’Afrique (agenceecofin.com) ; dernière consultation le 18/04/2024 à 14 H 32.



[3] Lila Guermas-Sayegh, la religion dans les affaires : la finance islamique, la fondation pour l’innovation politique, www.fondapol.org, mai 2011, 30 p. elle retrace le schéma décrivant le fondamentaux de l’islam, à travers lequel les éléments essentiels de la finance islamique se dessinent. Cette représentation faite par Guermas-Sayegh est elle-même inspirée de : Brian Kettel, Islamic Banking in the Kingdom of Bahreïn (BMA 2002)